Les lettres de Cassandre, par Pierre Gentelle

Le géographe entre risques et certitudes

Pierre Gentelle

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Le courrier de Cassandre n°3 pour une carte du Monde nouvelle, pour une géographie "curieuse" vous est offert le 02.01.05 par Pierre Gentelle.

 

Il n'est jamais bon d'écrire sous le choc, quand la boue n'est pas encore sèche.

 

Que d'images de violence subie (on parlera une autre fois du statut de l'image), qui renvoient le géographe à ses études !

-  celles d'un train de vagues venues d'un nulle part et pourtant parfaitement localisé, dans le temps et dans l'espace.

-  celles d'une impuissance révélée, où l'on apprend que dans un monde supposé sous contrôle, l'information de la veille électronique, respectueuse des protocoles, n'a pas été relayée en temps et en heure aux populations sous menace immédiate.

-  celles d'imprévoyances accumulées qui, chez les riches, consistent à construire au ras des flots des marinas les pieds dans l'eau, quand on devrait savoir Gaia incontrôlable. Et, chez les pauvres, à s'en remettre une fois encore à la bonne volonté des dieux.

-  celles de certitudes négligées, qui font du mouvement constant des plaques l'une des théories prouvées les plus puissantes des sciences de la Terre. Négligées au nom de la glorieuse incertitude des probabilités, de la tout aussi glorieuse certitude des profits élevés et enfin de la dure loi des arbitrages entre les dépenses : juste une vague, juste une heure, qui sait quand ? On verra demain…Cela revient à faire prendre au public le risque en toute innocence…

-  celles surtout de la pauvreté institutionnalisée depuis des décennies et des siècles, destinée à l'être encore pendant longtemps. La veille encore, et surtout dès le lendemain matin. La faim n'attend pas plus que quelques heures, le dénuement quelques nuits, la maladie quelques jours. Et la désespérance peut durer des vies entières.

 

Prenons l'élan de solidarité pour ce qu'il est, admirable, même si nous devinons bien quelques arrière-pensées. Même si nous savons que rien ne passe aussi vite qu'une émotion. Qui se souvient encore de Bam ? Les pauvres s'affirment comme pauvres, mais l'Inde, grande nation, se rebiffe. Grande nation ? Soit. Les autres seraient donc petites et de ce fait soumises à la charité ? Ne peut-on être petit et maître de soi-même ? Grande question de géographie et de géopolitique.

 

Hawaii et Diego Garcia ont connu les premiers l'intensité du séisme. Pas concernés, soit, c'est leur droit au silence. Mais, soudain, sorties de nulle part, les formes effilées des navires de guerre américains au large des côtes de Sumatra, requins sauveurs venant au secours de la misère musulmane. Tiens donc, d'où sortent-ils ? Qui les a prévenus ? Et leurs hélicoptères qui survolent des côtes martyrisées, on se croirait revenu au Viêt-Nam d'Apocalypse… Mais non, cette fois le gendarme est gentil, il jette des biscuits et pas des mines anti-personnels. D'ailleurs, quand il n'est pas militaire, il s'appelle gardien de la paix.

 

Admirons-nous donnant notre argent. C'est bien le moins. Mais gardons-nous surtout de partir à l'aide, de quitter notre famille et nos activités quotidiennes. Il faut faire bouillir la marmite et on ne peut pas priver les enfants d'une mère/père. Notre place est ici, pas là-bas ! D'abord, nous y coûterions très cher en survie et entretien, bien plus que toute l'aide ! Déjà, le peu d'entre nous qui partent de manière professionnelle en mangent le tiers ou la moitié, qui revient donc chez nous. Ensuite, nous empêcherions les autorités locales de prendre enfin en mains leur destin, ce qu'elles ont trop tendance à éviter en tendant la sébile, pendant que les vrais pauvres, eux, pensent déjà à reconstruire leur misère sans attendre, parce qu'il faut un abri pour chaque nuit dès la première, de quoi manger chaque jour dès le lendemain, de quoi produire pour assurer rapidement et l'un et l'autre.

 

Et puis, si nous devions partir pour aider, pourquoi avons-nous donc attendu jusqu'à maintenant ? La misère insupportable en Palestine nous appelle, et aussi au Darfour. Et au Rwanda. Et en mille autres lieux sur notre si belle planète. Nous la croyions bien loin des cocotiers et du sable à coraux, la misère, et pourtant elle était là, à portée d'arc, juste derrière la haie de la piscine de l'hôtel. Quelle surprise ! Et comme ils sont charmants, et doux, et polis, et généreux, ces Thais, ces Sri Lankais, tous ces indigènes que nous n'avions pas vus jusque-là et qui soudain, au cœur même de leur deuil, nous donnent qui un fruit, qui une couverture, avec de si jolis sourires que d'habitude on n'apercevait qu'au cours des marchandages. Il faudra penser à leur envoyer une carte postale l'an prochain.

 

Pierre Gentelle

 

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